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L'EDUCATION ET LE NUMERIQUELa diffusion numérique libre de la ressource éducative - Entretien avec @Calimaq : licences libres et éducation, quels enjeux ?Crée le 24/09/2012 - Dernière modification le 11/02/2013


 

 

Entretien avec @Calimaq : licences libres et éducation, quels enjeux ?

 

 

La semaine dernière, nous en avons appris un peu plus sur les CC et sur le quotidien de professeurs aux prises avec la création et la diffusion de contenus éducatifs. Aujourd’hui, nous poursuivons notre dossier sur la diffusion de la ressource éducative libre par un entretien sur la question avec Lionel Maurel, @Calimaq, juriste et bibliothécaire, bien connu sur les réseaux et dans les milieux des licences libres et des libertés numériques. Auteur du blog S.I Lex, défenseur des libertés numériques et acteur d'initiatives telles que SavoirsCom1, par exemple, il est une référence numérique sur tout ce qui touche à la transformation du droit d'auteur et à la réflexion sur les biens communs.


Dans un article paru en avril 2012 sur Owni, Le droit de copier des élèves, il évoquait déjà le flou juridique, et les blocages induits, autour du droit d’auteur dans l’éducation. Avec lui, nous sommes revenus sur la question de l’exception pédagogique et de l’impact des licences libres dans l’éducation. De la pertinence de l'exception, à la notion d'enclosures, il livre quelques éléments-clés pour mieux comprendre les enjeux de diffusion et d'utilisation de la ressource éducative. Pour les blocages que rencontrent profs et élèves (le NC, business as usual ?) , mais aussi pour les questions que les institutions se posent (ou pas...), voici une revue critique et prometteuse pour une éducation libre. 



 

Pouvez-vous vous présenter et nous expliquer en quelques mots la teneur de vos travaux sur la propriété intellectuelle et le droit d’auteur?


Je m’appelle Lionel Maurel, alias Calimaq sur les réseaux, et j’ai la particularité d’être à la fois juriste et bibliothécaire (une combinaison assez rare). Cette double casquette m’a rapidement sensibilisé aux questions de circulation de l’information et d’accès à la connaissance, que j’explore sur mon blog S.I.Lex. J’essaie en particulier de cerner les évolutions de la propriété intellectuelle à l’heure du numérique et des réseaux, dans toutes leurs manifestations. Je m’intéresse en particulier aux pistes qui permettent de réinventer les rapports entre le droit et la création, ainsi qu’aux modèles économiques innovants liés au numérique. Ma réflexion porte également sur la défense des libertés numériques, qui sont aujourd’hui parfois mises gravement en danger par la manière dont certains intérêts souhaitent défendre la propriété intellectuelle. Mes travaux accordent une importance croissante à la notion de biens communs de la connaissance, qui dépasse le champ proprement juridique.



Aujourd’hui, du fait des usages numériques, les contenus se « libèrent ». Quel est le premier bénéfice d’une œuvre sous licence libre ou ouverte (type Creative Commons par exemple), pour son créateur, et pour l’utilisateur ?


Le droit d’auteur est un régime juridique qui s’applique par défaut à toutes les créations originales, sans que leur auteur ait à accomplir de formalités. Ces règles protègent les intérêts du créateur, mais elles sont très restrictives en termes de réutilisation des contenus. C’est le sens du fameux « Copyright : Tous droits réservés », qui signifie qu’en principe, tout usage d’une œuvre protégée par le droit d’auteur doit faire l’objet d’une autorisation préalable. Les seuls usages possibles sans autorisation sont ceux permis par des exceptions législatives (la courte citation, la copie privée, la représentation dans le cadre du cercle de famille, etc), sont définies de manière restrictive dans la loi française. 


Ce régime est protecteur, mais il ne correspond pas toujours aux intentions des créateurs, qui aimeraient que leurs œuvres puissent faire l’objet d’une réutilisation plus large. En général, lorsqu’on demande à un créateur s’il accepte que ses œuvres fassent l’objet d’un usage pédagogique, qu’elles servent à illustrer une présentation ou un blog, la réponse est positive. Pourtant le régime de base du droit d’auteur va bloquer ce type d’usages. Les licences libres (par exemple les licences Creative Commons) permettent de renverser cette logique classique du droit d’auteur. Plutôt que de partir du « Tous droits réservés », l’auteur va choisir uniquement certaines restrictions qu’il entend maintenir et autoriser a priori tous les autres usages. Toutes les licences maintiennent l’obligation de citer le nom de l’auteur en cas de réutilisation (paternité). Les autres options concernent : l’interdiction de modifier l’œuvre (ND - pas d’œuvres dérivées), l’interdiction de faire un usage commercial de l’œuvre (NC) et le partage à l’identique (SA - obligation de placer les œuvres dérivées sous la même licence).



Old school book and goodies



Pour le créateur, les Creative Commons offrent la possibilité de sortir de l’approche binaire du droit d’auteur, pour choisir avec précision un mode de diffusion adapté à sa volonté. Ces licences ont aussi été pensées en fonction de l’environnement numérique : elles permettent toutes de reproduire et de représenter l’œuvre, à condition de respecter les modalités choisies par l’auteur. Beaucoup de créateurs ont compris que la circulation des œuvres sur Internet pouvait leur être profitable, y compris pour développer des modèles économiques alternatifs (nous en parlerons plus loin). Les licences libres leur offrent une solution pour organiser cette diffusion, de manière maîtrisée et dans un cadre juridique établi.


Pour l’utilisateur, les licences libres offrent le premier avantage de constituer une signalétique efficace qui les informe sur ce qu’ils peuvent faire ou ne pas faire avec un contenu. Les licences Creative Commons en particulier sont exprimées sous la forme de logos, qui permettent en un coup d’œil, même sans être juriste, de comprendre la volonté de l’auteur. Elles ont en ce sens une réelle vertu pédagogique pour le public. Par ailleurs, il existe sur Internet des millions d’œuvres placées sous licence libre par leurs créateurs. C’est un réservoir fantastique, dans lequel les internautes peuvent venir puiser pour créer à leur tour à partir de ces contenus.

 


 



Qu’est-ce que l’usage des licences libres et ouvertes change vis-à-vis du droit d’auteur et de son exception pédagogique ?


On pense souvent que les usages pédagogiques et de recherche sont permis a priori par la loi, d’autant plus qu’ils s’exercent le plus souvent dans un cadre non-commercial. Mais c’est faux, car le droit d’auteur se déclenche dès qu’une copie ou une représentation sont effectuées, en dehors d’un usage personnel. Dès lors, les activités pédagogiques, qui impliquent de copier ou de visionner des œuvres dans un cadre collectif, tombent sous le coup des règles du droit d’auteur.


En 2006, par le biais de la loi DADVSI, une nouvelle exception au droit d’auteur a cependant été créée pour permettre l’utilisation d’extraits d’œuvres à des fins d’illustration de l’enseignement et de la recherche. Mais comme hélas c’est trop souvent le cas en France, cette exception constitue une sorte de « trompe-l’œil » juridique, en raison des nombreuses restrictions qui ont été votées, sous la pression des titulaires de droits (auteurs, éditeurs, producteurs, etc). La première faille de ce dispositif, c’est que l’exception n’est pas applicable d’elle-même. Il faut se reporter à des accords sectoriels, négociés par les Ministères de l’Education nationale et de l’Enseignement Supérieur, pour savoir exactement ce que l’on peut faire en classe avec chaque type de contenus. Concrètement, ces accords sont d’une complexité effroyable, qui les rend inadaptés aux besoins des enseignants et des apprenants. Pour donner un exemple, pour un manuel, il est possible d’utiliser des extraits de 4 pages consécutives, mais pour une partition, la proportion est de 3 pages et pour un livre qui n’est pas un manuel, 5 pages pouvant cette fois ne pas être consécutives. A condition toutefois que l’extrait ne représente pas plus de 20% de l’ouvrage pour un livre, 10% pour une revue et 5% pour un manuel…

 


 


Face à ces blocages, les licences libres offrent de réelles solutions. Les enseignants et les élèves peuvent disposer des libertés octroyées par les créateurs via les licences pour copier, représenter, voire modifier les œuvres, que ce soit en classe ou sur Internet. Les contenus sous licence libre offrent aussi de multiples opportunités pour favoriser l’interactivité et la créativité des élèves. Dans un contexte où les TICE (Technologies de l’Information et de la Communication pour l’Enseignement) sont de plus en plus utilisées, les licences libres proposent un cadre juridique clair, simple et adapté. Enseignants et élèves peuvent réutiliser des contenus sous licences libres, mais aussi placer leurs propres productions sous un régime ouvert, ce qui permet de constituer un corpus de Ressources Educatives Libres (REL), pouvant être partagé et enrichi par toute la communauté éducative.


Un autre avantage majeur des licences libres par rapport à l’exception législative, c’est qu’elle s’applique à toutes les activités pédagogiques, même celles qui ont lieu en dehors du cadre des établissements scolaires et universitaires. C’est en effet une autre grande faiblesse de la loi de limiter l’exception uniquement à ce périmètre (et encore ! Certains établissements comme les lycées agricoles ne sont pas couverts par les accords sectoriels !). Les activités éducatives peuvent s’exercer en dehors de l’école, dans des associations par exemple, et c’est de plus e plus le cas aujourd’hui. L’exception pédagogique ne va pas jusque là, alors que les licences libres ne connaissent pas cette distinction dénuée de signification.


 

Avec les nouvelles pratiques numériques éducatives, le statut juridique de l’exception pédagogique peut-il rester un régime d’exception ou doit-elle faire l’objet d’une règle générale ?


Le régime actuel de l’exception pédagogique et de recherche en France constitue une aberration, sur laquelle les pouvoirs publics devraient se pencher au plus vite. En 2010 et en 2012, le député Jean-Michel Fourgous a remis un rapport au premier Ministre sur l’usage du numérique dans l’éducation. Les deux fois, il a recommandé de « Créer en urgence, dans le système juridique du droit d’auteur, une exception pédagogique facilitatrice et durable » et de « Faciliter la création de ressources produites par les enseignants sous licence libre Creative Commons ». Ces préconisations sont pourtant restées jusqu’à présent lettre morte. Pendant ce temps, l’Etat de Californie, par exemple, vient de voter une loi, qui va favoriser la constitution d’une grande bibliothèque de manuels numériques libres, à la fois pour élargir les usages et par souci d’économie budgétaire.


En France, les blocages sont importants et ils tiennent beaucoup au lobbying des éditeurs du secteur scolaire et universitaire, très défavorables à l’exception pédagogique et de recherche (et à toutes exceptions en général, au nom de la défense du droit d’auteur). Pourtant des exemples alternatifs existent, qui sont très convaincants. Dans le domaine des mathématiques, la communauté des enseignants s’est organisée à travers le projet Sésamath pour produire des manuels sous licence libre de manière collaborative. Cette initiative est un succès, à la fois en terme de qualité des contenus produits, d’adoption par les enseignants et même au niveau commercial, car si les versions numériques des manuels sont diffusées gratuitement, les versions papier sont vendues.


Les licences libres ouvrent des pistes, mais une évolution législative doit à mon sens intervenir pour régler ce problème de manière générale. On peut bien entendu imaginer élargir l’exception législative de la loi DADVSI, mais la voie des exceptions est souvent décevante, surtout en France, où la tradition du droit d’auteur conduit à une conception systématiquement restrictive des exceptions. Aux Etats-Unis, les choses sont différentes, car il existe un système dit de fair use (usage équitable), qui ouvre des possibilités plus larges en matière d’usage pédagogique. Cela dit, ce système ne constitue pas non plus une panacée, car le fair use est difficile à interpréter et soulève de nombreux procès, dont certaines universités font les frais en ce moment (notamment pour les usages numériques).


Un autre exemple pourrait en revanche inspirer la France : celui du Canada. Ce pays a introduit cette année une exception pédagogique très large, couvrant les usages en classe, l’enseignement à distance, l’incorporation d’œuvres dans des supports pédagogiques, les reproductions numériques, etc. Mais le plus important, c’est que cette exception est gratuite, car le législateur canadien a considéré que l’enseignement constituait une activité légitime, ne devant pas entraîner de compensations pour les titulaires de droits. Dans la foulée, la Cour suprême du Canada a réaffirmé cet été que les usages pédagogiques constituaient un droit des usagers et non pas une simple exception. Le système français devrait être réformé dans ce sens.

 


 


Mais obtenir une telle réforme nécessiterait un long combat et une fédération large de tous les acteurs concernés, car les titulaires de droits s’opposeront de toutes leurs forces à de telles propositions. Songeons par exemple que les éditeurs mènent en ce moment des actions au niveau international pour faire obstacle à une exception en faveur des handicapés visuels ! C’est dire leur état d’esprit… Au pays de Beaumarchais, la bataille pour l’élargissement de l’exception pédagogique sera très dure.

 


En ce qui concerne les initiatives libres et ouvertes dans leur dimension politique et juridique, les institutions font-elles un effort de pédagogie et de démocratisation des pratiques numériques « libres » ?


Je ne suis pas assez en lien avec le monde de l’enseignement pour avoir une vue générale sur la question. L’exemple déjà cité de Sésamath montre que certaines communautés d’enseignants sont déjà fortement investies dans la promotion des licences libres.


Il est certain que l’effort de pédagogie pourrait néanmoins être beaucoup plus important dans notre pays. Mais le contexte français n’est pas toujours favorable au développement des licences libres. On a pu constater par le passé une opposition forte des professionnels du droit - professeurs, avocats, etc - qui ont longtemps soutenus que les licences libres n’étaient pas valables en droit français. Un tel discours n’a pas favorisé leur adoption, car les institutions n’étaient pas rassurées.


Il y aussi un climat général en France, très conflictuel autour des questions de propriété intellectuelle sur Internet et de piratage, qui ne facilite pas les choses. La Hadopi par exemple avait eu l’intention de développer des actions « pédagogiques » ciblées, en direction des élèves et des jeunes pour les sensibiliser au droit d’auteur (en fait, à UNE certaine conception du droit d’auteur). On a vu aussi des affiches en 4 par 3 dans le métro et des spots télévisés pour nous « informer » sur les dangers du piratage (la fameuse campagne « Emma Leprince »). Avez-vous déjà vu une affiche pour les licences Creative Commons ou de l’information à leur sujet à la télé, subventionnée par des fonds publics ? Et pourtant…


Cet arrière-plan ne joue pas en faveur de l’adoption des licences libres, mais c’est là que les structures éducatives pourraient jouer un rôle important. Il y a heureusement des initiatives à signaler, notamment à Brest, où la municipalité accomplit un gros travail d’animation du territoire autour des licences libres, de la notion de biens communs et de la mise en partage des contenus. On attend que le Ministère de l’Education nationale fasse de même et incite les établissements à s’emparer de ces problématiques. Ce n’est seulement un enjeu lié à l’école, c’est aussi une question citoyenne aujourd’hui, comme peut l’être l’écologie. 



Actualité récente de cette question : Yann Houry, professeur de français, a réalisé un manuel numérique, entièrement seul, avec iAuthor, et donc disponible dans iBookstore, sous licence CC BY-NC-SA. A côté de commentaires très positifs à propos de  la qualité pédagogique du manuel et de son utilisation, il reçoit aussi des commentaires légitimes mais souvent assez secs sur le caractère non libre du manuel (parce que NC et système Apple). Existe-t-il une discordance entre le discours "libre" et la réalité des usages d'un grand public ?


J’ai quelques réserves à propos de cette approche « libriste » et je pense que ce genre de débat n’aide pas forcément à faire évoluer les choses. Dans l’absolu, la question de l’ouverture juridique des contenus est liée à celle des formats ouverts, dont l’environnement Apple n’est certainement pas le meilleur exemple. Néanmoins, faut-il condamner un auteur parce qu’il a réalisé un manuel avec iAuthor et qu’il choisit une clause NC ? Je ne le pense pas. Sa démarche me paraît louable et n’oublions pas non plus qu’un certain nombre d’établissements d’enseignement proposent des iPads à leurs élèves (les fameux Zipads de Corrèze par exemple…). Ces élèves pourront utiliser le manuel de Yann Houry par ce biais et découvrir ce que sont les licences libres à cette occasion.





Le discours libriste pur et dur, qui refuse l’usage des clauses NC, est l’écho de débats qui ont déchirés pendant longtemps, et agitent encore, la communauté du logiciel. Je ne pense pas qu’on puisse transposer ce genre de raisonnements à l’ensemble des contenus culturels, qui ne sont pas assimilables au logiciel.


Une chose qui est essentielle à mes yeux dans les licences libres est le respect du choix de l’auteur. Les licences Creative Commons ont justement été écrites pour cela : pour laisser aux auteurs le choix de diffuser autrement leurs créations. Si un auteur comme Yann Houry choisit une licence comportant les clauses NC et SA, c’est son choix. Je ne vois pas pourquoi je pourrais le remettre en cause (et je précise pourtant, que de mon côté, j’utilise systématiquement la licence CC-BY, la moins restrictive de toutes).


Par ailleurs, il existe des créateurs qui utilisent les licences comportant des clauses NC pour construire des modèles économiques. Par exemple, vous pouvez écrire un roman et le proposer à un éditeur commercial pour une édition papier, en lui faisant accepter que le texte soit diffusé en ligne sous une licence CC-BY-NC. Un certain nombre d’auteurs, dans le domaine de la fiction (Cory Doctorow, Robin Sloan, James Patrick Kelly) ou des essais (Dan Gillmor), ont choisi cette stratégie, avec de beaux succès à la clé, à la fois en terme de diffusion auprès du public et de ventes. Faut-il les condamner parce qu’ils n’ont pas utilisé une licence CC-BY-SA ou GFDL ? Cela me semblerait absurde. Leur démarche a contribué à faire avancer la cause.


En outre, il y a un autre argument encore plus fort, qui fait que je ne condamne pas les clauses NC. L’une des façons les plus efficaces de réformer en profondeur le droit d’auteur serait à mon sens de légaliser le partage non-marchand des œuvres sur Internet. Je soutiens en ce sens les propositions faites par Philippe Aigrain et la Quadrature du net dans leurs « Eléments pour une réforme du droit d’auteur et des politiques culturelles liées ». Or pour atteindre ce résultat, il faut bien accepter que la distinction entre commercial et non-commercial ait un rôle juridique à jouer. La discréditer, c’est se couper d’une des pistes les plus prometteuses pour arriver à une vraie révolution globale du système.



Le libre a pour vocation de casser le modèle traditionnel d’édition et la course à l’exclusivité et au profit qui s’en suit. En n’utilisant que des licences libres (BY-SA ou GFDL par exemple), on peut imaginer plusieurs modèles économiques d’édition différents, mais aussi très proches. N’y a-t-il pas ici un point problématique, en ce que l’application du tout-libre pourrait mener à un « état de nature numérique » propice à la loi du plus fort (le plus fortuné en ressources techniques et commerciales), renvoyant alors à leurs études des initiatives plus modestes ?


On est encore vraiment très loin de l’application du « tout libre » que vous évoquez (ce n’est d’ailleurs pas un but en soi), et je pense que le risque évoqué est assez théorique.


Néanmoins, si on essaie de se projeter dans un univers où le libre serait la règle, il est important d’envisager de quelle manière il pourrait lui aussi « mal tourner ». La connaissance a la nature d’un bien commun et le propre des biens communs est d’être constamment menacé par des tentatives de réappropriation exclusives (c’est ce qu’a démontré le prix Nobel d’économie, Elinor Oström).  J’essaie pour ma part de penser cette question à partir de la notion « d’enclosures ». Les restrictions juridiques constituent une des formes possibles d’enclosures, qui restreignent parfois illégitimement l’accès au savoir et à l’information, mais il peut en exister bien d’autres, plus difficiles à cerner.

 



 

Les utilisateurs deviennent dépendants de leurs services et ces interfaces deviennent le passage obligé pour accéder aux contenus, ce qui leur permet de marchander l’attention des utilisateurs ou d’exploiter leurs données personnelles.


Dans un univers du « tout-libre », ces questions resteraient posées, et sans doute se poseraient-elles même avec encore plus d’acuité. C’est pourquoi les licences libres doivent être pensées de manière globale, en lien avec l’ensemble de l’écosystème numérique (ce que font très bien des personnes comme Richard Stallman ou Eben Moglen).


A mon sens, l’extension de la sphère du libre représenterait un réel enrichissement au niveau des modèles édition (y compris d’auto-édition, d’ailleurs) et je n’ai pas tellement d’inquiétudes de ce côté-là. Vous évoquez un risque de dérapage vers une loi du plus fort, mais l’ouverture profite surtout aux « outsiders » et je pense que cela favoriserait au contraire de petites structures agiles et innovantes. Par contre, les enclosures techniques ou d’attention que j’ai évoquées plus haut constituent des menaces très fortes pour l’écosystème global et il me semble qu’elles devraient davantage retenir notre attention.



-Hé, tu peux me prêter l'album que tu as acheté le mois dernier ?
- Mais comment je ....
-Hehe. C'était pour rire.




Beaucoup d’initiatives éducatives utilisent la licence BY-NC-SA, afin d’exclure toute notion de commerce dans la démarche. Selon des principes républicains et en France l’attachement historique à l’EducNat en tant que service public, ce choix semble logique. Pourtant des réserves existent : notamment celle que le matériel éducatif serait de meilleure qualité et optimal à tous points de vue si la « liberté » d’usage est totale. Il faudrait donc ne pas utiliser le NC mais uniquement du BY-SA (ou GFDL, ou toute autre licence similaire). Comment dépasser l’écueil ? Peut-on imaginer une licence spéciale « éducation » ?


La multiplication des licences particulières n’est pas une bonne chose. Cela soulève de nombreuses questions de compatibilité des licences entre elles et, pour le grand public, les licences libres perdent en lisibilité. Créer une licence spéciale « éducation » ne me paraît pas une idée intéressante. Pourquoi ouvrir des contenus seulement pour des usages pédagogiques ? Cela reviendrait à instaurer une sorte d’exception par voie contractuelle. Il me semble qu’il vaut mieux alors militer pour une refonte de l’exception pédagogique dans la loi pour l’ouvrir au maximum.


Le conflit libre/ouvert que vous évoquez constitue à mes yeux une question assez secondaire. Elle a beaucoup d’importance dans certaines communautés bien particulières, mais je ne pense pas qu’il faille en faire un des sujets essentiels. Je sais cependant que la communauté Creative Commons est agitée en ce moment par des débats à propos d’une éventuelle suppression de la clause NC dans la version 4.0 des licences.


Il me semble que ce serait vraiment une erreur de supprimer cette option (NC), alors que la majorité des auteurs qui utilisent aujourd’hui les Creative Commons la retiennent. Combien d’utilisateurs sont venus aux Creative Commons parce que la clause NC leur convenait ? Combien cesseront de les utiliser si cette option ne leur est plus proposée ? Un des intérêts des licences Creative Commons est la masse critique d’utilisations qu’elles ont atteinte aujourd’hui, au point de devenir un des « standards » du web. Supprimer l’option modifie fortement la nature du projet et je pense que ce serait une erreur stratégique à ce stade. Le NC a sans doute facilité l’adoption des licences par une communauté beaucoup plus large que celle du logiciel libre.


Je pense que l’effort principal devrait plutôt porter sur une clarification de la signification du Non-Commercial. Les adversaires du NC utilisent souvent comme argument le fait que cette clause est trop floue (ce qui est vrai en l’état actuel), mais le flou juridique n’est pas une fatalité. La définition donnée par la licence pourrait par exemple dire explicitement si le non-commercial se limite à la vente stricto sensu. Elle pourrait aussi indiquer si un usage promotionnel ou le fait de percevoir des recettes publicitaires est couvert ou non par le NC.


En ce qui concerne les usages pédagogiques et de recherche, l’emploi du NC n’est pas complètement anodin. Si vous donnez des cours comme formateur dans un stage par exemple et que vous êtes rémunérés, l’usage est bien commercial et donc, vous ne pouvez pas utiliser des contenus sous licence NC. Si vous êtes un chercheur et que vous publiez dans une revue commerciale, vous tombez dans le même cas. Il y a donc un réel intérêt également à pousser pour développer des ressources sous licence BY ou BY-SA, mais je n’en ferais pas une obligation.


La clause Share-Alike (Partage à l’identique, SA) est aussi importante à mes yeux, à cause de l’esprit particulier qu’elle véhicule. Elle est conforme aux principes du Copyleft, qui veulent qu’un contenu libéré ne doive pas être soumis à nouveau à une logique propriétaire en cas de réutilisation.

 



 

Mais le chemin qui amènera à un vrai changement dans l’économie de la connaissance est encore long. Je garde toujours cette image en tête : sur Flickr, il y a aujourd’hui plus 6 milliards de photos aujourd’hui, mais seulement 3% sont sous licence Creative Commons. Cela représente plus de 200 millions d’images réutilisables et il est certain que Flickr constitue une ressource très précieuse. Mais cette plateforme nous indique aussi que le taux de pénétration de l’usage des licences libres reste faible. Doit-on critiquer ou stigmatiser ceux qui ont choisi une option NC ou ceux qui n’ont pas ajouté le SA ? Je ne le pense pas. Tous ceux qui ont fait le choix d’utiliser les licences Creative Commons ont contribué à ce que les choses évoluent.


Ne nous trompons pas de combat et gardons à l’esprit qu’un maximum de pistes doit être exploré, si nous voulons que les choses évoluent. Rappelons-nous aussi que la volonté des auteurs doit toujours être respectée et qu’ils sont seuls juges de leur choix et de leurs stratégies. C’était l’esprit originel du droit d’auteur et c’est à cet esprit qu’il nous faut retourner.

 

 

Articles précédents du dossier "Diffusion de la ressource éducative libre" :

L'introduction au dossier sur la diffusion de la ressource éducative libre

Entretien avec Primavera de Filippi responsable au sein de Creative Commons France

Entretien avec Magalie Bossuyt, professeur-documentaliste du CDI du Lycée Jules Fil

Entretien avec Yann Houry, professeur et auteur du Manuel de Quatrième




Crédits :

Texte : Propos recueillis par Marc-Aurèle Garreau

Images : Old school book and goodies
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