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Tragique et tragédie

Eléments d'introduction sur le rapport entre registre tragique et le genre de la tragédie

 

TRAGIQUE ET TRAGEDIE


Introduction
I- Le tragique implique la grandeur
II- La mise en scène d'un conflit
III- Tragique, fatalité, liberté
Conclusion

 

Introduction

Si, pour qu'il y ait tragédie, il faut qu'il y ait tragique, en revanche, la réciproque n'est pas vraie. En effet, on peut trouver du tragique dans d'autres genres littéraires et le tragique est avant tout un registre qui n'est pas l'apanage d'un genre littéraire. On trouve ainsi des romans ou des poésies tragiques. Le tragique ne se réduit pas non plus à son acception courante d'événement triste, qui équivaudrait à « pathétique » par exemple. Rappelons-le, la différence principale entre le tragique et le pathétique est que, dans le pathétique, on est d'emblée asservi au malheur sans pouvoir lutter, tandis que, dans le tragique, on est voué au malheur, on sera fatalement écrasé, mais on lutte quand même. Le tragique est une catégorie grandiose du conflit intense qui propose la mise en scène d’un malheur inéluctable. Son véhicule le plus efficace semble être la tragédie, particulièrement la tragédie classique dont la forme et les règles semblent spécialement à même de mettre en valeur l’éclairage tragique. Nous tenterons ainsi de définir ce qu'est le tragique, en montrant dans le même temps comment la forme de la tragédie permet d'en révéler l'essence.

 

I- Le tragique implique la grandeur

Comme le pathétique ou l’épique, le tragique est une catégorie forte, une catégorie de l’intensité. Une œuvre tragique se signale par sa force, force des problèmes qu’elle soulève, importance des éléments qu’elle met en scène, caractère nécessaire des actes montrés.

Elle se signale aussi par sa grandeur : il ne suffit pas qu’un personnage meure ou ait un problème pour que l’on parle de tragique ; il faut que la manière dont lutte le personnage contre le sort qui l’accable soit parée d’une certaine grandeur, c’est-à-dire à la fois que sa lutte soit belle et valeureuse (la calomnie de Phèdre, en ce sens, est un acte de bassesse que Racine n’a pas voulu lui attribuer) et que l’obstacle qui s’oppose à lui soit digne : l’amour de Phèdre chez Racine est tragique, parce qu’il est une passion destructrice dictée par les dieux ; chez Sarah Kane, c’est plus contestable dans la mesure où la passion se mue en désir sexuel et que toute grandeur a déserté la présentation des personnages.

Et en effet, c’est cette idée de noblesse qui fait que la tragédie choisit des personnages nobles pour son action : « C’est la même différence qui permet de distinguer la tragédie et la comédie : l’une imite des hommes pires, l’autre des hommes meilleurs que les hommes d’aujourd’hui. » Aristote. A l’époque classique, on considère que la grandeur morale est inséparable d’un rang social élevé. De ce fait, les héros de tragédie sont toujours de grands personnages, rois ou demi-dieux, tandis que les hommes du commun se contentent de peupler la comédie. La noblesse des personnages donne lieu à des sentiments nobles de leur part qui sont en ce sens tragiques : le sens du devoir ou le sens de l’honneur par exemple, opposés aux élans du cœur sont parmi les grands ressorts de la tragédie : Titus qui aime Bérénice et est aimé par elle renoncera à l’épouser car Rome, qu’il gouverne, n’approuve pas cette union ; de même, Rodrigue tue le père de Chimène alors même qu’il l’aime car il a terni l’honneur de son père et se doit de le venger.

Le fait de représenter des hommes d’un rang social élevé est aussi une manière de donner une leçon plus frappante au spectateur qui est impressionné de voir les grands du royaume frappés par le malheur, ce qui permet à la catharsis d’opérer de manière plus efficace.

 

II- La mise en scène d’un conflit

Pour qu'il y ait tragique, il faut qu'il y ait un conflit, qui peut se présenter sous plusieurs formes.

L'action de la tragédie présente en effet toujours un conflit, et celui-ci met généralement aux prises les sentiments « spontanés » du héros et un quelconque élément qui empêche ces sentiments de se concrétiser : raison d’état (Bérénice et Phèdre pour l’amour d’Hippolyte et Aricie), lois (Antigone, Polyeucte), honneur (Le Cid), morale (Phèdre).

Ce conflit voit souvent s'affronter deux ordres de valeur, symbolisés la plupart du temps par deux personnages. Selon le philosophe Hegel, le tragique voit s'affronter deux parties qui ont, en soi, raison selon leur propre logique mais qui ne peuvent s'accorder. Cf Antigone : ordre divin vs ordre civil: ordre de la cité est aussi valable que celui des dieux, tous deux symbolisés par deux personnages, Créon et Antigone.

Le conflit peut aussi être interne au personnage, il se présente alors sous la forme du dilemme tragique: le personnage hésite entre deux solutions : cf les stances de Rodrigue.

En somme, pour qu’il y ait tragique, il faut qu’il y ait un conflit lié à un malheur. Qu’il y ait un malheur est la condition indispensable pour que le but de la tragédie, l’édification du spectateur, fonctionne : ce malheur produit la pitié qui fait compatir aux actions du personnage et la terreur qui pousse le spectateur à ne pas embrasser les vices qu’il observe sur scène pour éviter d’être accablé par les mêmes malheurs que les personnages de la pièce.

 

III- Tragique, fatalité, liberté

Le tragique implique l’existence d’une fatalité qui rend inéluctables les malheurs qui se produisent. Dans la tragédie antique particulièrement, mais encore dans Phèdre, le destin pèse sur la vie des personnages sans qu’ils puissent y échapper : on a déjà vu le cas d’Œdipe qui, en tentant de fuir son destin, le réalise. Dans Phèdre, l’insistance constante sur la malédiction de la famille de Phèdre va dans le même sens. Tout est écrit et incontournable. Le personnage a beau lutter, il ne peut se dérober au destin qui l’accable.

Pour autant, le héros tragique est aussi responsable de son malheur et est, en ce sens, profondément ambigu. Rien n’arrive sans la volonté d’un Dieu ou d’une puissance supérieure, mais rien n’arrive sans l’enchaînement des actes du héros qui accomplit ce destin préfixé. La condamnation vient d’un verdict divin, mais sa réalisation passe par une série de volontés humaines.

On sait que Phèdre a été désignée par Racine comme « ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente ». Cela peut s’appliquer à la plupart des personnages tragiques qui se voient imposer leur destinée par le destin, par la fatalité, mais qui, dans le même temps, précipitent, comme Œdipe, leur destin. Car la présence d’une fatalité ne nie par la liberté du sujet. Phèdre pourrait se taire, elle pourrait ne pas accuser Hippolyte, se suicider et mourir « dignement » sans souiller son nom. Mais, par une succession de choix, elle se retrouve à avouer son amour et à se constituer ainsi en monstre. Le héros participe donc à la construction de son malheur, et c’est cela qui le rend tragique.

De plus, le héros tragique n’est souvent pas que le jouet du destin aveugle, mais a commis une faute ou erreur qui entraîne la malédiction du destin. C’est la notion d’hamartia aristotélicienne : le héros commet une faute, ou une erreur qui le voue au malheur : c’est le cas de Thésée, bien sûr, mais aussi encore et toujours d’Œdipe. C’est pourquoi on peut dire que le héros tragique est toujours, à l’instar d’Œdipe, partagé entre clairvoyance et aveuglement (topo sur le caractère métaphorique de l’aveuglement d’Œdipe) : le héros avance en croyant savoir ce qu’il fait, comme Thésée qui est convaincu de la bonne foi de Phèdre, mais se fourvoie et cette erreur le conduit à sa perte. La tragédie insiste beaucoup là-dessus grâce au recours à une figure, l’ironie tragique qui consiste à faire dire au héros une parole dont il ne mesure pas la portée et la polysémie : cf, dans Phèdre, v.621-622 : « Neptune le protège (Thésée), et ce dieu tutélaire/ ne sera pas en vain imploré par mon père ».

Cette question de l’absence de négation de la liberté du héros qui peut encore agir fait que le tragique est aussi paradoxalement le lieu d’affirmation de l’homme : c’est dans sa lutte que l’homme révèle son être, même s’il est voué à l’échec : cf Polyeucte par exemple, ou tout martyr car c’est cette lutte qui révèle l’essence de l’homme.

 

Conclusion

Le tragique est donc un registre de la grandeur et du conflit. A travers le destin de personnages accablés par le sort mais qui tentent de s’affirmer dans leur résistance, il pose les grandes questions de la condition humaine, et, au premier chef, celle de la liberté, que le tragique contrecarre et révèle à la fois.

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Français,
29-01-2013
Tragique et tragédie
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